Marche n°5 — Entre St-Eugène et Saint-Fabien — 18 avril 2025 — Vendredi Saint
Vendredi saint. Je marchais vers un local. Un lieu possible. Un projet d’atelier. Un ancrage. Peut-être.
En chemin, une dinde sauvage. Dans le fossé. Elle ne bougeait pas. Elle me regardait. Et tout de suite, j’ai pensé à la médecine du dindon : le don et le dépouillement. Curieux présage. Car moi, j’étais riche de projets, de visions, d’élan.
Et pourtant…
Arrivée au local : désordre, poussière, fatigue dans les murs. Manque d’amour. Manque de silence. Mais je ne voulais pas lâcher. Je suis tenace. Et parfois, à force de persévérer, je me bâillonne moi-même.
Puis, à terre : un ruban blanc, et un morceau de journal.
Je les ramasse. Sur le papier : « Travailler tranquille »
Mon cœur a souri. Et juste là, le train a soufflé au loin. Toujours là, le train, Sainte-Chronicité, comme je l’appelle. Il passe pile au bon moment. Toujours.
Je suis repartie, le ruban et les mots dans la poche. Mais l’odeur du lieu me suivait. Et le bruit aussi. Trop de bruit pour y semer la paix. Même si mes pensées, parfois, font plus de vacarme que les voitures.
Travailler tranquille. Le suis-je ? Vraiment ?
Le samedi saint s’est coulé dans mes os. J’ai laissé l’ombre m’habiter. Je n’ai pas peur de l’invisible. Mais les ténèbres, parfois, me glacent encore.
Et puis… Le matin est venu. Dimanche de Pâques. Lumière franche. Un souffle clair. Je me suis levée, j’ai secoué de mes épaules les chaînes du doute, des dettes, des peurs.
Et là… dans l’air, un fil. Un fil d’araignée. Suspendu. Volant. Un filandre. Peut-être né de ma propre tête. Un fil de la Vierge, ou du silence. Le ruban blanc retrouvé, devenu léger.
Et les mots me sont revenus, clairs et simples : « Travailler tranquille », c’est ici. En moi. Dans le vrai lieu. Celui qu’Annie Ernaux nomme sans détour. Celui que je porte dans ma poitrine. Dans le silence et le dépouillement.
Et toi, filandre, tu files ma vie dans ton filet épars et libre. Tu m’enseignes que rien ne peut me retenir, ni m’empêcher de créer.
Je suis libre. Peut-être volage. Mais au centre. Et en paix.
Merci à cette vie monastique intérieure. Merci à mes conseillers — virtuels, éternels, et un peu célestes.
Ne sommes-nous pas UN ?
Objets glanés
En Fin de Conte !
Les routes n’ont jamais dit leur dernier mot. Merci de marcher un instant avec moi. — Jeanne-Véronique, la rêveuse des grèves
Écoutez… lu par Jeanne-Véronique La rêveuse des grèves.